LES VACANCES : AVONS-NOUS ENCORE LE TEMPS DE NOUS ARRETER ?
LES VACANCES : AVONS-NOUS ENCORE LE TEMPS DE NOUS ARRETER ?
Chaque année, lorsque les beaux jours reviennent, un même mot réapparaît dans les conversations.
Les vacances.
À première vue, leur définition semble simple.
C’est une période durant laquelle nous interrompons notre activité habituelle.
Nous quittons le travail.
L’école.
Les obligations quotidiennes.
Nous prenons du temps.
Du temps pour nous.
Pour nos proches.
Pour découvrir.
Pour respirer.
Pour ralentir.
Les vacances semblent être ce moment particulier où l’existence suspend momentanément son rythme ordinaire.
Un temps de récupération.
Un temps de liberté.
Un temps où l’on retrouve le plaisir de vivre autrement.
Du moins, c’est ainsi que nous les imaginons.
Mais lorsque l’on observe attentivement notre époque, une question apparaît peu à peu.
Prenons-nous encore des vacances…
Ou organisons-nous simplement une autre forme d’activité ?
Une invention profondément humaine
L’idée de consacrer une période au repos n’est pas récente.
Depuis toujours, les sociétés ont compris que l’être humain ne pouvait pas produire sans interruption.
Les saisons agricoles imposaient déjà leurs rythmes.
Les fêtes religieuses interrompaient le quotidien.
Certaines traditions invitaient au retrait, à la contemplation ou au rassemblement familial.
Puis, avec les évolutions sociales et le développement des droits des travailleurs, les congés payés ont progressivement permis à un plus grand nombre de personnes de bénéficier d’un véritable temps libre.
Ce fut une avancée considérable.
Pour la première fois, le repos cessait d’être un privilège réservé à quelques-uns.
Il devenait un droit.
Un droit profondément humain.
Car se reposer n’est pas un luxe.
C’est une nécessité biologique, psychologique et sociale.
Notre cerveau a besoin d’alterner effort et récupération.
Notre corps aussi.
Les relations humaines également.
Les vacances répondaient donc à une idée simple.
Permettre à chacun de retrouver un équilibre.
Quand le repos devient un projet
Pourtant, quelque chose semble avoir changé.
Aujourd’hui, les vacances commencent parfois plusieurs mois avant le départ.
Nous comparons les destinations.
Nous réservons.
Nous planifions.
Nous organisons chaque journée.
Nous voulons optimiser chaque instant.
Visiter davantage.
Voir davantage.
Publier davantage.
Et lorsque les vacances commencent enfin…
Nous continuons parfois à courir.
Simplement dans un autre décor.
La fatigue professionnelle laisse place à une fatigue touristique.
Nous voulons rentabiliser nos congés.
Comme si le repos devait lui aussi être performant.
Il ne suffit plus toujours de partir.
Il faudrait partir loin.
Vivre quelque chose d’exceptionnel.
Rapporter des images.
Créer des souvenirs visibles.
Les vacances deviennent parfois une réalisation.
Presque un projet à réussir.
Et cette transformation n’est pas anodine.
Les réseaux sociaux et la mise en scène du repos
Notre époque a ajouté une dimension nouvelle.
Le repos est désormais observable.
Photographié.
Partagé.
Commenté.
Nous ne montrons plus seulement ce que nous faisons.
Nous montrons aussi la manière dont nous nous reposons.
Les paysages.
Les hôtels.
Les repas.
Les couchers de soleil.
Les activités.
Tout devient potentiellement visible.
Bien sûr, partager un souvenir n’a rien de condamnable.
Le désir de raconter un moment heureux est profondément humain.
Mais il existe parfois une dérive plus discrète.
Les vacances cessent alors d’être un espace vécu.
Elles deviennent un espace présenté.
Nous commençons inconsciemment à regarder nos propres vacances avec le regard supposé des autres.
Cette plage fera-t-elle une belle photo ?
Ce restaurant sera-t-il apprécié ?
Cette destination donnera-t-elle l’image d’une vie réussie ?
Peu à peu, une partie de notre attention quitte l’instant présent.
Elle se tourne vers la représentation de cet instant.
Et lorsque la représentation devient plus importante que l’expérience elle-même, quelque chose du repos se perd.
Sommes-nous encore disponibles ?
Le véritable repos ne dépend peut-être pas uniquement du lieu.
Il dépend aussi de notre disponibilité intérieure.
Il est possible d’être au bord de l’océan…
Et de continuer à répondre à ses courriels.
D’être dans une montagne silencieuse…
Tout en faisant défiler son téléphone pendant des heures.
D’être entouré de ceux que l’on aime…
Sans jamais être réellement présent.
À l’inverse, certaines personnes trouvent quelques jours de véritable repos sans quitter leur région.
Parce qu’elles retrouvent quelque chose de plus rare encore que le voyage.
Elles retrouvent leur présence.
Le repos n’est donc pas uniquement un changement de paysage.
Il est parfois un changement de rythme intérieur.
Le regard de l’équilibrisme
C’est ici que l’équilibrisme propose un déplacement essentiel.
Il ne demande pas seulement :
« Où pars-tu en vacances ? »
Il demande :
« De quoi prends-tu réellement des vacances ? »
Cette question transforme tout.
Car beaucoup d’entre nous quittent leur bureau…
Mais emportent leur agitation.
Ils quittent leur ville…
Mais conservent leurs inquiétudes.
Ils changent de décor…
Sans changer leur manière d’habiter le temps.
L’équilibricien(ne) comprend alors que les vacances ne consistent pas uniquement à déplacer son corps.
Elles consistent parfois à déplacer son attention.
À sortir, quelques jours, de la logique permanente de la production.
De la comparaison.
De la vitesse.
De la disponibilité constante.
Les vacances deviennent alors une expérience de réappropriation.
Non pas du monde.
Mais de soi.
Retrouver le droit à l’inutile
Notre société valorise énormément l’utilité.
Chaque minute devrait produire quelque chose.
Un résultat.
Une compétence.
Une publication.
Une rentabilité.
L’équilibrisme rappelle pourtant une vérité oubliée.
Certaines des expériences les plus importantes de notre vie ne servent à rien.
Regarder la mer.
Observer un ciel étoilé.
Marcher sans destination.
Lire quelques pages.
Partager un repas.
Rire.
Se taire.
Écouter le vent dans les arbres.
Aucune de ces choses n’améliore immédiatement un curriculum vitae.
Et pourtant…
Elles nourrissent silencieusement notre humanité.
L’équilibricien(ne) ne considère donc pas les vacances comme un temps perdu.
Il les considère comme un temps retrouvé.
Le véritable voyage
Dans la philosophie de l’équilibrisme, les dualités figées n’existent pas.
Il ne s’agit pas d’opposer ceux qui voyagent et ceux qui restent.
Ceux qui publient leurs souvenirs et ceux qui ne le font pas.
La question est ailleurs.
Suis-je encore capable d’habiter pleinement ce que je vis ?
Car il est possible de parcourir la planète entière…
Sans jamais rencontrer le silence.
Et il est possible de rester chez soi…
Et de redécouvrir le monde.
Le plus grand voyage n’est peut-être pas celui qui nous éloigne de notre maison.
Il est peut-être celui qui nous rapproche enfin de notre propre présence.
L’Équitude
Et c’est ici que peut naître l’Équitude.
L’Équitude, face aux vacances, pourrait être définie ainsi :
la capacité à faire du repos un espace où l’on cesse momentanément de prouver, de produire et de paraître, afin de retrouver la simple présence à soi, aux autres et au monde.
Je peux partir…
Sans avoir besoin d’impressionner.
Je peux me reposer…
Sans culpabiliser de ne rien produire.
Je peux vivre un instant…
Sans ressentir le besoin de le transformer immédiatement en image.
Je découvre alors que les plus belles vacances ne sont peut-être pas celles qui nous emmènent le plus loin.
Ce sont celles qui nous permettent enfin de revenir.
Revenir vers notre souffle.
Vers notre attention.
Vers ceux que nous aimons.
Et parfois, tout simplement, revenir vers nous-mêmes.
Car peut-être que la véritable richesse des vacances n’a jamais résidé dans le nombre de kilomètres parcourus, ni dans le prestige d’une destination. Elle réside dans cette possibilité devenue si rare : interrompre volontairement le bruit du monde pour réapprendre à entendre ce qui, en nous, parlait déjà doucement depuis longtemps.
C’est peut-être cela que l’équilibrisme cherche à nous transmettre : nous avons appris à organiser nos vacances comme nous organisons notre travail, avec des objectifs, des attentes et parfois des performances. Mais le repos ne se conquiert pas comme une réussite. Il s’accueille. Il demande moins de faire que d’être. Et lorsqu’il est vécu ainsi, il ne nous offre pas seulement quelques jours de détente. Il nous rappelle une vérité essentielle : nous ne sommes pas uniquement des êtres faits pour produire une existence. Nous sommes aussi des êtres capables de la contempler, de la goûter et de l’habiter pleinement. C’est peut-être là que commencent les plus belles vacances.
Philosophe, écrivain, créateur de la philosophie de l’Équilibrisme, créateur du concept d’Equitude

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