«MAINTENANT QUE NOUS
SOMMES CAPABLES D’AGIR SUR PRESQUE TOUT, AVONS-NOUS APPRIS À CHOISIR CE SUR
QUOI NOUS DEVONS RÉELLEMENT AGIR?»
Il y a des moments dans
l’histoire où l’on regarde le monde et où l’on ressent quelque chose de
difficile à nommer.
Ce n’est pas nécessairement de
la peur.
Ce n’est pas nécessairement du
pessimisme.
C’est plutôt une impression de
fragilité.
Comme si, autour de nous, trop
de choses étaient en train de bouger en même temps.
Nous regardons les guerres.
La Russie et l’Ukraine
continuent de s’affronter.
Au Moyen-Orient, la guerre
entre les États-Unis, Israël et l’Iran a ouvert une nouvelle période
d’instabilité régionale, tandis que les tensions se propagent au-delà des
frontières initiales du conflit. Les perturbations autour du détroit d’Ormuz et
les avancées des Houthis vers le détroit de Bab el-Mandeb ont également
commencé à peser sur les routes commerciales et énergétiques internationales. (CBS News)
Et derrière les grandes
puissances, derrière les armées et les gouvernements, il y a toujours les mêmes
êtres humains.
Des familles.
Des enfants.
Des personnes qui ne savent
pas si elles retrouveront leur maison.
Des personnes qui ont perdu
quelqu’un.
Des personnes qui ne
comprennent même plus pourquoi elles doivent avoir peur.
Nous regardons ensuite
l’économie.
Un conflit qui paraît lointain
peut rapidement atteindre notre quotidien.
Une route maritime perturbée.
Un détroit stratégique bloqué.
Une énergie plus chère.
Des transports plus coûteux.
Des chaînes
d’approvisionnement fragilisées.
Et soudain, une guerre qui
semblait se dérouler à des milliers de kilomètres devient présente dans notre
vie quotidienne.
Nous regardons l’Europe.
Nous voyons les tensions
géopolitiques augmenter, les inquiétudes concernant les attaques hybrides, la
cybersécurité, les infrastructures critiques, les frontières, la défense.
Nous regardons l’Afrique et
nous voyons encore des guerres, des coups d’État, des crises humanitaires, des
déplacements de populations, des régions entières confrontées à une instabilité
durable.
Et puis nous regardons la
planète.
Et là encore, quelque chose
nous interpelle.
La sécheresse.
Les températures extrêmes.
Les incendies.
Les fleuves qui atteignent des
niveaux exceptionnellement bas.
Les sols qui s’assèchent.
Les forêts qui brûlent.
L’Europe a connu en 2026 une
sécheresse importante accompagnée de vagues de chaleur sévères, tandis que
plusieurs grands fleuves européens ont atteint des niveaux extrêmement bas.
Plus de 600 000 hectares avaient déjà brûlé dans l’Union européenne durant les
huit premiers mois de l’année. (Joint Research Centre)
Et puis il y a ces événements
qui nous rappellent brutalement que la nature peut encore nous dépasser.
À la frontière entre la Chine
et le Népal, des inondations et des glissements de terrain ont provoqué un
désastre majeur. Les derniers bilans disponibles font état de plus d’un millier
de morts et de plusieurs milliers de personnes encore portées disparues, alors
que les opérations de recherche continuent. (The Express Tribune)
Et pendant que tout cela se
produit…
Nous sommes en train de créer
des intelligences artificielles dont nous commençons nous-mêmes à nous demander
jusqu’où elles pourront aller.
C’est peut-être l’une des
choses les plus étranges de notre époque.
L’être humain a créé une
technologie destinée à augmenter son intelligence.
Et maintenant, il commence à
se demander ce qui arrivera lorsque cette intelligence deviendra peut-être
capable de faire certaines choses mieux que lui.
Les débats autour de la
sécurité des systèmes d’IA deviennent de plus en plus présents jusque dans les
entreprises qui développent ces technologies. La question du contrôle humain,
de l’autonomie des systèmes et des risques liés à des systèmes beaucoup plus
puissants est désormais prise au sérieux par plusieurs acteurs majeurs du
secteur, même si les scénarios envisagés et leur probabilité font encore
l’objet de profondes divergences. (Reuters)
Et lorsque je regarde tout
cela, je me pose une question.
Pas :
« Est-ce que le monde va
s’effondrer ? »
Je n’en sais rien.
Et personne ne peut
honnêtement le savoir.
Je me demande plutôt :
Qu’est-ce
qui est en train de nous arriver ?
Parce que peut-être que le
problème de notre époque n’est pas seulement que nous avons trop de crises.
Peut-être que le problème est
que nous avons développé une puissance extraordinaire sans toujours développer
à la même vitesse notre capacité à l’utiliser avec discernement.
Nous savons fabriquer des
armes capables de détruire des villes.
Mais nous ne savons toujours
pas empêcher les êtres humains de se faire la guerre.
Nous savons déplacer des
milliards d’informations en quelques secondes.
Mais nous avons encore
énormément de mal à nous écouter.
Nous savons modifier notre
environnement à une échelle gigantesque.
Mais nous découvrons parfois
trop tard les conséquences de ce que nous avons modifié.
Nous sommes en train de
développer des intelligences artificielles de plus en plus puissantes.
Mais nous sommes encore en
train de réfléchir à ce que nous voulons réellement leur demander de faire.
Et c’est peut-être là que se
trouve le véritable vertige.
Nous avons appris à faire.
Nous avons appris à accélérer.
Nous avons appris à produire.
Nous avons appris à contrôler.
Nous avons appris à calculer.
Mais avons-nous appris à
choisir ?
C’est ici que l’Équilibrisme
entre dans ma réflexion.
Parce que l’Équilibrisme ne me
demande pas de regarder le monde en disant :
« Tout va mal. »
Mais il ne me demande pas non
plus de fermer les yeux et de dire :
« Tout ira bien. »
Ces deux réponses me
paraissent appartenir au même piège.
Celui de la dualité.
Tout va bien.
Tout va mal.
Il faut accélérer.
Il faut arrêter.
Il faut combattre.
Il faut se soumettre.
Il faut avoir peur.
Il ne faut pas avoir peur.
Et si nous sortions simplement
de cette mécanique ?
Et si nous commencions par
regarder ?
Vraiment regarder.
Sans nier.
Sans dramatiser.
Sans minimiser.
Alors peut-être
découvririons-nous quelque chose.
Le monde n’est pas simplement
en train de devenir plus dangereux.
Il est en train de
devenir plus interdépendant.
Une décision prise dans un
pays peut toucher des millions de personnes ailleurs.
Une guerre régionale peut
perturber les marchés mondiaux.
Un détroit peut devenir un
point de tension pour une partie considérable du commerce international.
Une sécheresse peut affecter
l’agriculture, l’énergie, l’alimentation et les migrations.
Une technologie développée par
quelques entreprises peut modifier les habitudes de milliards de personnes.
Nous vivons dans un monde où
les conséquences circulent beaucoup plus vite que notre capacité collective à
les anticiper.
Et peut-être que notre
véritable défi n’est donc plus seulement de devenir plus puissants.
C’est de devenir capables
de nous réajuster suffisamment vite lorsque notre puissance produit des
conséquences que nous n’avions pas prévues.
C’est exactement là que
l’Équilibrisme me parle.
L’équilibre n’est jamais une
immobilité.
Un être vivant ne reste pas
parfaitement immobile.
Il se corrige.
Il compense.
Il s’adapte.
Il avance.
Il recule.
Il change de direction.
Il réévalue.
L’équilibre est un mouvement
permanent.
Alors pourquoi voudrions-nous
construire une civilisation qui, elle, serait censée fonctionner comme quelque
chose de parfaitement stable ?
Peut-être devons-nous accepter
que le monde change.
Mais accepter le changement ne
signifie pas accepter n’importe quelle direction.
Et c’est là toute la
différence.
Nous ne pouvons pas empêcher
toutes les guerres.
Mais nous pouvons choisir la
manière dont nous répondons à une crise.
Nous ne pouvons pas contrôler
le climat.
Mais nous pouvons choisir nos
politiques, nos modes de production, nos consommations et notre capacité
d’adaptation.
Nous ne pouvons pas arrêter le
développement de toutes les technologies.
Mais nous pouvons décider
quelles règles, quelles limites et quelles responsabilités doivent accompagner
leur puissance.
Nous ne pouvons pas empêcher
tous les bouleversements économiques.
Mais nous pouvons réfléchir à
la manière dont nous protégeons les plus vulnérables lorsqu’ils surviennent.
Nous ne pouvons pas tout
contrôler.
Mais nous ne sommes pas
impuissants.
Et cette distinction est
fondamentale.
Parce que lorsqu’un être
humain croit qu’il doit tout contrôler, il finit par s’épuiser.
Mais lorsqu’il croit qu’il ne
peut rien contrôler, il finit par abandonner.
Entre les deux existe un
espace.
Celui du choix.
Celui de la responsabilité.
Celui de l’Équitude.
Peut-être que le monde a
besoin aujourd’hui de moins de certitudes et de davantage de capacité à se
réajuster.
Moins de :
« Nous avons raison. »
Et davantage de :
« Qu’avons-nous appris ? »
Moins de :
« Il faut absolument
continuer. »
Et davantage de :
« Qu’est-ce que cette
direction produit réellement ? »
Moins de :
« Nous pouvons le faire, donc
faisons-le. »
Et davantage de :
« Nous
pouvons le faire. Mais devons-nous le faire ? »
Cette dernière question me
paraît essentielle.
Parce qu’elle concerne
directement notre rapport à l’intelligence artificielle.
Nous avons longtemps considéré
l’intelligence comme une capacité à résoudre des problèmes.
Mais peut-être qu’une
intelligence véritablement mature commence ailleurs.
Elle commence lorsqu’elle est
capable de comprendre que la possibilité de faire quelque chose ne constitue
pas, à elle seule, une raison de le faire.
Pouvoir n’est pas devoir.
Pouvoir construire une arme ne
signifie pas devoir la construire.
Pouvoir exploiter une
ressource ne signifie pas devoir l’épuiser.
Pouvoir créer une technologie
ne signifie pas devoir l’utiliser sans limite.
Pouvoir répondre à la violence
par davantage de violence ne signifie pas que cette réponse est nécessairement
celle qui construira le lendemain.
Et peut-être que c’est
précisément ici que l’humanité se trouve aujourd’hui.
À un endroit où sa puissance
commence à dépasser ses anciennes catégories.
Nous avons besoin d’une autre
forme d’intelligence.
Une intelligence qui ne
demande pas seulement :
« Qu’est-ce que je peux faire
? »
Mais :
«
Qu’est-ce que je devrais faire ? »
Et même :
«
Qu’est-ce que je devrais m’abstenir de faire ? »
Car savoir renoncer à une
possibilité peut être une forme de puissance.
Nous avons peut-être trop
longtemps considéré le progrès comme une ligne droite.
Plus vite.
Plus grand.
Plus loin.
Plus puissant.
Plus connecté.
Plus intelligent.
Mais la vie ne fonctionne pas
comme une ligne droite.
La vie fonctionne par
ajustements.
Et peut-être qu’une
civilisation mature devrait apprendre la même chose.
Avancer lorsque l’avancée est
juste.
Ralentir lorsque
l’accélération devient dangereuse.
Changer de direction lorsque
les conséquences nous montrent que nous nous sommes trompés.
Réparer lorsque nous avons
détruit.
Écouter lorsque nous avons
parlé trop longtemps.
Négocier lorsque nous ne
pouvons plus nous comprendre.
Et parfois même…
savoir s’arrêter.
Je ne crois pas que nous
soyons condamnés.
Je ne crois pas non plus que
nous soyons sauvés par avance.
Je crois que nous sommes dans
un moment où nos choix comptent énormément.
Et peut-être que c’est cela,
finalement, l’avertissement.
Pas :
« Le monde va disparaître. »
Mais :
«
Attention à la direction que nous prenons. »
Parce qu’un déséquilibre n’est
pas nécessairement une catastrophe.
Un déséquilibre peut être un
signal.
Il nous dit :
« Quelque chose doit être
réajusté. »
Une guerre nous dit que
quelque chose dans notre manière de vivre ensemble a échoué.
Une crise écologique nous dit
que notre rapport au vivant possède des conséquences.
Une crise économique nous
montre les fragilités de nos systèmes.
Une technologie qui devient
plus puissante que prévu nous oblige à repenser nos règles.
Et peut-être que la question
n’est donc pas :
« Comment empêcher le monde de
changer ? »
Mais :
« Comment
apprendre à changer avec lui sans perdre ce qui fait notre humanité ? »
Voilà peut-être ce que
l’Équilibrisme peut apporter à notre époque.
Pas une solution miracle.
Pas un système politique.
Pas une promesse de sauver le
monde.
Mais une manière de regarder.
Regarder sans paniquer.
Regarder sans nier.
Regarder sans chercher
immédiatement un coupable à tout.
Puis revenir à cette question
fondamentale :
«
Qu’est-ce qui dépend encore de moi ? »
Elle paraît petite face aux
guerres.
Petite face au climat.
Petite face aux grandes
puissances.
Petite face à l’intelligence
artificielle.
Mais elle ne l’est pas.
Parce qu’une civilisation est
faite d’êtres humains.
Et qu’un être humain qui
retrouve sa capacité de choisir recommence déjà à participer différemment au
monde.
Je peux choisir de ne pas
alimenter une haine.
Je peux choisir de vérifier
avant de transmettre une information.
Je peux choisir de ne pas
transformer chaque désaccord en guerre.
Je peux choisir de consommer
autrement.
Je peux choisir de parler.
Je peux choisir d’écouter.
Je peux choisir de
m’intéresser.
Je peux choisir de ne pas être
indifférent.
Et surtout, je peux choisir de
ne pas croire que ma seule possibilité est de subir.
Peut-être que nous ne
sauverons jamais parfaitement le monde.
Peut-être que nous ne
parviendrons jamais à empêcher toutes les guerres.
Peut-être que nous ne
contrôlerons jamais totalement les technologies que nous créons.
Peut-être que nous ne
réparerons jamais complètement ce que nous avons déjà abîmé.
Mais cela ne signifie pas que
nous ne pouvons rien faire.
Cela signifie simplement que
nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend
pas de nous.
Et cette distinction pourrait
devenir l’une des compétences les plus importantes de notre siècle.
Parce que le monde n’a
peut-être pas seulement besoin d’hommes plus puissants.
Il a besoin d’hommes capables
de porter leur puissance sans devenir esclaves de celle-ci.
Il n’a peut-être pas besoin de
davantage de vitesse.
Il a besoin de discernement.
Il n’a peut-être pas besoin de
davantage de certitudes.
Il a besoin de conscience.
Et il n’a peut-être pas besoin
que nous sachions exactement ce que sera demain.
Il a besoin que nous soyons
suffisamment lucides aujourd’hui pour ne pas rendre demain plus difficile qu’il
ne doit l’être.
Alors, lorsque je regarde le
monde aujourd’hui, je ne veux ni céder à la peur, ni me réfugier dans
l’optimisme.
Je veux regarder.
Je veux comprendre.
Je veux rester capable de
changer d’avis.
Je veux rester capable de
réajuster.
Et surtout, je veux continuer
à me poser cette question :
«
Qu’est-ce qui dépend encore de moi ? »
Parce que peut-être que
l’Équitude n’est pas seulement une attitude intérieure pour traverser nos
petites difficultés personnelles.
Peut-être qu’elle peut aussi
devenir une manière d’habiter une époque devenue extraordinairement puissante,
extraordinairement fragile, et extraordinairement interdépendante.
Une époque dans laquelle nous
pouvons presque tout faire…
mais où la question
essentielle devient enfin :
qu’allons-nous
choisir de faire de cette puissance ?
Et peut-être que notre
véritable progrès ne commencera pas lorsque nous serons capables de faire
davantage.
Il commencera lorsque nous
serons capables de faire davantage sans perdre la conscience de ce qui
mérite réellement d’être fait.
Pensée équilibricienne de Henri Barbeblanche
Philosophe, écrivain, créateur de la philosophie de l’Équilibrisme, créateur du concept d’Equitude.

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